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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 14:44

 

la-reunification-des-deux-corees.jpeg-2.jpegIncontestablement une des meilleure création de la saison, La Réunification des deux Corées, prouve une fois de plus le talent et le style unique de Joël Pommerat, associé au Théâtre de l’Odéon. Le dispositif du public, en bi-frontal, et le choix de scènes qui se succèdent, nous rappelle aussitôt le dispositif des Ephémères d’Ariane Mnouchkine. Aucun lien entre ces hommes et ces femmes, si ce n’est le fil conducteur de l’amour et du rapport à l’autre. Des silences planent, des instants sans fausse note, loin des clichés pathétiques qu’a souvent inspiré ce thème universel tellement abordé. Pommerat nous offre juste, en toute simplicité, la représentation d’une réalité bien trop dure et incompréhensible, une perte de repères engendrée par la puissance de ce sentiment. Faut-il faire confiance à l’autre et s’abandonner ? Doit-on trouver un équilibre en soi et non à travers l’autre ? Quelle influence a-t-il sur nos désirs et nos actes ? La solution pour échapper à ce genre d’interrogation, reste de se voiler la face et de se fondre dans nos croyances mensongères.

 La Réunification des deux Corées, ce serait comme une tentative de réunir ces deux êtres tant opposés. Comme la réconciliation, la paix ultime entre l’homme et la femme trop souvent heureux, unis dans leur malheur conjugal. Démonstration du pouvoir de l’amour comme force dépendante et dévastatrice. Ce sentiment incontrôlable nous pousse tous à l’irrationnel et nous enferme dans des tours de verres indéchiffrables pour l’autre. C’est cette tentation, cette attraction inqualifiable qui nous ronge et nous domine, qui flotte au-dessus de ce long couloir qu’est la scène. On ne peut vivre sans l’autre car c’est lui qui nous renvoie à la conscience de notre réalité. C’est par ses yeux que nous existons. Qu’il s’agisse de la prostituée, de la mère de famille, du professeur dévoué, du couple mythomane ou de l’ami fidèle, tout être a besoin de cet amour. Certains le traquent, d’autres le fuient ou s’y cramponnent, mais malgré tout et quelle que soit sa forme, il subsiste.

À travers le jeu poignant des comédiens de La Compagnie Louis Brouillard, on ressent de nouveau  cette intensité qui se dégageait du plateau de La Cartoucherie. Les comédiens parviennent tous, sans exception, à s’immiscer au plus profond de chacun de nous et nous ébranlent. La plus petite de leur émotion est juste, sincère et surtout authentique. A deux doigts d’oublier que nous sommes au Théâtre, les yeux rivés sur ces âmes blessées, nous éprouvons toute la froideur et la lourdeur de cette société en manque d’amour. Finalement toujours proche de la mise en scène des contes qu’il adapte, Pommerat nous dépeint une vérité faite de distance et difficile à accepter tant elle est parfois représentation électrochoc de notre propre réalité.

 Malgré le reflet d’une forme d’existence, il n’en sacrifie par pour autant la magie mais aussi la froideur, qui illustre toute l’authenticité de son univers. Toujours dans une volonté de décor épuré, encore plus que de coutume, toute l’atmosphère réside dans le jeu des lumières. Grand adepte d’effets cinématographiques, comme dans Cendrillon, qui nous évoque les films en noir et blanc, il projette des sols d’intérieurs imprimés sur le sol de la scène de l’Odéon. A cela s’ajoute une pénombre constante et inquiétante qui rappelle un onirisme enivrant et propre aux contes. Un brouillard et une fumée nous encerclent et nous confondent afin de mieux se chercher. Seule la beauté saisissante d’un chant sort de l’étincelante blancheur et nous ensorcèle, prolongeant le mystère. Des étoiles sont nées !

 Comme à son habitude, mais ici avec davantage de charisme et encore plus d’humanité et de sensibilité, Pommerat accompagné de ses irremplaçables comédiens nous font témoins des êtres écorchés que nous sommes, reflets de toute une complexité. Extrême moment de vie suspendu, sublime instant de théâtre qui s’ancre dans nos chairs au-delà des frontières de cet inoubliable spectacle.

 

Théâtre de L'Odéon-Ateliers Berthier 

 

La Réunification des deux Corées, texte et mise en scène de Joël Pommerat

Avec  Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Philippe Frécon, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu

Du 02 Février au 03 Mars 2013

 

 

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1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 17:44

 

la-vie-est-un-reve.jpegFidèle à des mises en scènes contemporaines, élégantes et épurées, dans une idée d’exploitation des matériaux bruts, comme dans Les Bonnes à l 'Athénée, Jacques Vincey nous présente son adaptation de La vie est un rêve au Théâtre 71.

Au cœur d’une royauté polonaise, s’immisce la remise en question d’un monde comme possibilité d’illusion totale. Interrogation sur la réalité à travers le sens que lui donnent les hommes et leurs croyances, cette pièce brouille les codes et interroge sur la valeur de nos perceptions et de nos chimères.

Cet univers oscille alors entre cachot glacial, espace bestial et cour déserte démunie de parfums et de profondeurs. Ce choix d’une scénographie très épurée, sans aucun élément de décor, hormis des plaques de murs en fer, parsemées de lampes, ne rappelle aucune réalité familière et  induit une ambiguïté sur le lieu. Se dessine un espace temporel flou, dénué de marques d’attachement et d’humanité. Les hommes ne peuvent pas laisser de traces dans une sphère qui n’est pas définie car peut-être illusoire. Cet espace n’est-il que mirage ? Le reflet d’une malheureuse réalité à laquelle personne ne s’attache ? Ce décor, où s’enchaînent les scènes à un rythme assez soutenu, de par le dynamisme des comédiens, installe le trouble entre songe et réalité.

 De plus, la dimension onirique étant représentée à travers Sigismond, qui rêve l’autre ? De quelles preuves ces personnages disposent-ils pour affirmer qu’ils ne rêvent pas leur monde ? Chacun l’invente à sa façon et selon ses désirs. Le Roi Basile, désire tester son fils, trop longtemps enfermé, réduit à l’état de bête troublée et dépourvue de repères, sans notion de toute forme de réalité et de vérité. Il souhaite mettre à l’épreuve l’homme reclus depuis toujours, en le réintégrant dans le monde extérieur, ici, à la cour, à sa place de Prince, en lui offrant les pleins pouvoirs. Il passe du rien au tout. Par cette expérience, au-delà du besoin d’éprouver sa crédulité et sa force imaginative, il l’enferme dans un dilemme en le confrontant à l’inconnu et à l’inespéré. Objet d’une expérimentation, il exploite ses limites en le maintenant dans l’idée que « peut-être es-tu en train de rêver ». Du fauve dépossédé de tout  « Moi » intérieur, de toute conscience d’autrui, Sigismond se dirige vers le statut d’homme. Les « Je vois, donc je suis », ou « Je crois, donc je suis », ne suffiront cependant pas à lui garantir la véracité de ce qu’il vit hors de son cachot. Partagé entre l’idée de vie, de mort, de rêve et de réalité, la seule solution qu’il trouve est de se maîtriser, lui, afin de mieux contrôler son rêve, s’il en est un, et de le prolonger.

 L’aspiration au bonheur et la naissance des sentiments suscités par les femmes laisseront des traces au cours de son passage à la Cour, grande Scène de la Vie. Peut-être est-ce, alors, ces traces d’attachement et d’espoir passés qui le poussent à accepter le rêve et la réalité, quels qu’ils soient.

La brillante interprétation de Sigismond par Antoine Kahan éclaire et met en valeur cette ambiguïté constante, tout au long de la pièce. Incontrôlable, éperdument seul, mais doté de capacités analytiques, il offre à cette bête princière une personnalité torturée et un visage humain. Les comédiens qui l’accompagnent ont tous une énergie très juste mais parfois peu dirigée vers cette ambivalence entre rêve et réalité. La mise en scène aurait également pu davantage pousser ce paradoxe afin que, même le spectateur, on ne sache plus ce qu’il en est. Bien que recherchée, la mise en scène de Jacques Vincey instaure une forme de concret qui ne tend pas assez à l’interrogation qui ne reste illustrée et évoquée que grâce au texte et au pouvoir des mots.

 

Théâtre 71 

 

La vie est un rêve, texte de Pedro Calderòn de la Barca mise en scène de Jacques Vincey

Avec  Florent Dorin, Philippe Duclos, Noémie Dujardin, Antoine Kahan, Alexandre Lecroc, Estelle Meyer, Philippe Morier-Genoud, Renaud Triffault et Philippe Vieux

Du 15 Janvier au 2 Février 2013

 

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28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 14:25

l-odeur-du-sang-humain-ne-me-quitte-pas-des-yeux.jpegIl ne fallait pas manquer d’audace pour oser s’attaquer au héros shakespearien. De l’audace, Philippe Ulysse semble en avoir puisqu’il donne à ce tragique Macbeth une bonne leçon de morale. Malheureusement, trop dans une idée de compte-rendu historique, il passe à côté d’une parole politique pourtant sous-jacente, mais écrasée sous le poids de la représentation. L’odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux, c’est une volonté d’interroger le pouvoir en mettant en parallèle deux époques : celle de Macbeth, futur roi d’Ecosse, en l’an 1000 et le 20e siècle des guerres d’Algérie et de Tchétchénie. Le meurtre d’un seul homme peut-il avoir une influence sur la future violence des hommes ? Quelle tournure cette violence prend-elle au fil du temps ? Qui la dirige et la contrôle ? Car il s’agit bien d’une volonté de comparer l’acte meurtrier d’un homme de ce temps, qui agit en pleine conscience, délibérément, à une ère moderne où les hommes sont désignés et envoyés pour faire la guerre. L’avidité personnelle se transforme dans le futur en une cause collective qui préserve des batailles sanglantes les vraies figures d’autorités décisionnaires concernées. D’un être libre et maître de ses fatales décisions, l’homme se transforme en un pantin manipulé et formaté pour tuer.
Dans sa mise en scène, et grâce à la brillante interprétation de Macbeth, par Anthony Paliotti, ainsi que des autres comédiens, la volonté de faire culpabiliser le héros tragique se dessine et nous interpelle. Assailli de témoignages personnels de la bouche de soldats et de familles qui nous dépeignent l’horreur de ces guerres, incapable d’empêcher celle qu’il aime de commettre l’irréparable, la perte l’entoure et l’agresse perpétuellement. Sans cesse confronté à l’horreur humaine qui le désigne responsable comme le Dieu Créateur à l’Origine, la culpabilité et le remord le pourchassent jusqu’au cauchemar.
Philippe Ulysse insiste sur cette notion de conséquence de nos actes, sur l’importance de mesurer l’ampleur d’un geste. A force d’obsessions et de rêves de grandeur dépourvus de limites, la punition qui s’impose reste le jugement et l’exclusion. A travers un dispositif bi-frontal, le metteur en scène nous place comme jurés et témoins du procès de cet homme qui représente, à lui seul, les tyrans assassins de toute une humanité. Désirant s’ancrer dans un univers proche de l’onirisme, avec une dimension anecdotique, la réalité du propos perd de sa force. Philippe Ulysse ne s’attaque pas directement à ceux qui pourraient, aujourd’hui, incarner les descendants politiques et criminels d’un Macbeth. 
Alors, de l’audace ? certes ; du courage ? peut-être pas. A cela, s’ajoutent certains éléments, surtout scénographiques, qui ne sont que fioritures inutiles et dénuées de sens. L’idée d’un chemin de terre semblable à un no man’s land illustre parfaitement l’intemporalité d’un lieu où les âmes se rencontrent. Néanmoins, la sur-représentation à travers l’usage de cette maison, d’une scène et surtout de la vidéo et du son strident dénaturent l’essence du propos et le réduisent à un « trop plein » de contemporain. En outre, cette atmosphère, empreinte d’airs qui nous rappellent Joël Pommerat, parvient à nous toucher et, surtout, nous invite à réfléchir, même si le discours reste très littéraire. Grâce à leur astucieux parallèle, Philippe Ulysse et ses comédiens nous prouvent, une fois de plus, l’intemporalité de Shakespeare et, par malheur, celle de la violence de l’homme qui, malgré l’évolution, est prêt à tout pour obtenir la domination. Seul le sang versé change de mains et laisse à Lady Macbeth le soin de garder cette croix.

 

Théâtre de l'Avant Seine

 

L'odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux, inspiré de Macbeth, mise en scène et conception de Philippe Ulysse

Du 29 Janvier au 16 Février au Théâtre Monfort

Avec Dalila Khatir, Anthony Paliotti, Fred Ulysse, Nicolas Avinée, Victoire Dubois, Laurence Mayor

 

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28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 14:25

l-odeur-du-sang-humain-ne-me-quitte-pas-des-yeux.jpegIl ne fallait pas manquer d’audace pour oser s’attaquer au héros shakespearien. De l’audace, Philippe Ulysse semble en avoir puisqu’il donne à ce tragique Macbeth une bonne leçon de morale. Malheureusement, trop dans une idée de compte-rendu historique, il passe à côté d’une parole politique pourtant sous-jacente, mais écrasée sous le poids de la représentation. L’odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux, c’est une volonté d’interroger le pouvoir en mettant en parallèle deux époques : celle de Macbeth, futur roi d’Ecosse, en l’an 1000 et le 20e siècle des guerres d’Algérie et de Tchétchénie. Le meurtre d’un seul homme peut-il avoir une influence sur la future violence des hommes ? Quelle tournure cette violence prend-elle au fil du temps ? Qui la dirige et la contrôle ? Car il s’agit bien d’une volonté de comparer l’acte meurtrier d’un homme de ce temps, qui agit en pleine conscience, délibérément, à une ère moderne où les hommes sont désignés et envoyés pour faire la guerre. L’avidité personnelle se transforme dans le futur en une cause collective qui préserve des batailles sanglantes les vraies figures d’autorités décisionnaires concernées. D’un être libre et maître de ses fatales décisions, l’homme se transforme en un pantin manipulé et formaté pour tuer.
Dans sa mise en scène, et grâce à la brillante interprétation de Macbeth, par Anthony Paliotti, ainsi que des autres comédiens, la volonté de faire culpabiliser le héros tragique se dessine et nous interpelle. Assailli de témoignages personnels de la bouche de soldats et de familles qui nous dépeignent l’horreur de ces guerres, incapable d’empêcher celle qu’il aime de commettre l’irréparable, la perte l’entoure et l’agresse perpétuellement. Sans cesse confronté à l’horreur humaine qui le désigne responsable comme le Dieu Créateur à l’Origine, la culpabilité et le remord le pourchassent jusqu’au cauchemar.
Philippe Ulysse insiste sur cette notion de conséquence de nos actes, sur l’importance de mesurer l’ampleur d’un geste. A force d’obsessions et de rêves de grandeur dépourvus de limites, la punition qui s’impose reste le jugement et l’exclusion. A travers un dispositif bi-frontal, le metteur en scène nous place comme jurés et témoins du procès de cet homme qui représente, à lui seul, les tyrans assassins de toute une humanité. Désirant s’ancrer dans un univers proche de l’onirisme, avec une dimension anecdotique, la réalité du propos perd de sa force. Philippe Ulysse ne s’attaque pas directement à ceux qui pourraient, aujourd’hui, incarner les descendants politiques et criminels d’un Macbeth. 
Alors, de l’audace ? certes ; du courage ? peut-être pas. A cela, s’ajoutent certains éléments, surtout scénographiques, qui ne sont que fioritures inutiles et dénuées de sens. L’idée d’un chemin de terre semblable à un no man’s land illustre parfaitement l’intemporalité d’un lieu où les âmes se rencontrent. Néanmoins, la sur-représentation à travers l’usage de cette maison, d’une scène et surtout de la vidéo et du son strident dénaturent l’essence du propos et le réduisent à un « trop plein » de contemporain. En outre, cette atmosphère, empreinte d’airs qui nous rappellent Joël Pommerat, parvient à nous toucher et, surtout, nous invite à réfléchir, même si le discours reste très littéraire. Grâce à leur astucieux parallèle, Philippe Ulysse et ses comédiens nous prouvent, une fois de plus, l’intemporalité de Shakespeare et, par malheur, celle de la violence de l’homme qui, malgré l’évolution, est prêt à tout pour obtenir la domination. Seul le sang versé change de mains et laisse à Lady Macbeth le soin de garder cette croix.

 

Théâtre de l'Avant Seine

 

L'odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux, inspiré de Macbeth, mise en scène et conception de Philippe Ulysse

Du 29 Janvier au 16 Février au Théâtre Monfort

Avec Dalila Khatir, Anthony Paliotti, Fred Ulysse, Nicolas Avinée, Victoire Dubois, Laurence Mayor

 

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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 10:56

La-mort-de-danton.jpegSi Georg Büchner devait être un mot, il serait « la vertu ». Terme tant de fois évoqué par les personnages de cette trilogie qui tentent, en vain, d’agir dans cette idée du « bien » pour leur société. Parviennent-ils, cependant, à distinguer le bien du mal et à s’éloigner de cette frontière si mince qui les sépare ?
Ingénieuse idée de Ludovic Lagarde de présenter, au Théâtre de la Ville, au cours de la même soirée, Woyzeck, La Mort de Danton et Léonce et Léna. Ecrivain mystérieux, à la plume intouchable et souvent incomprise, car très onirique, Büchner apparaît comme un défi de taille, un texte parfois trop politique et historique pour être à la portée de tous et confiné au lieu clos d’un Théâtre. Néanmoins, le metteur en scène relève ce pari osé d’atteindre parfois l’inatteignable et y parvient par le biais d’une mise en scène structurée et représentative de la démence des personnages, et avec l’aide de comédiens investis. S’ajoute à cela, une scénographie de très bon goût, simple mais astucieuse, qui inscrit ces trois pièces dans une parfaite cohérence chronologique. En effet, Ludovic Lagarde a choisi de conserver une même structure de base dont l’intérieur évolue et se peaufine au fil des époques. Ainsi, défilent devant nos yeux, un univers bourgeois, suivi d’une chambre sous la Révolution, puis un intérieur confortable du XXIe siècle. Ce fil conducteur amplifie l’intemporalité de ces portraits d’hommes, mais aussi de femmes, qui sont liés les uns aux autres dans cette idée d’injustice et de solitude suprême. Au-delà de cette corrélation, nous pouvons réellement parler d’une scénographie design et très esthétique, surtout en ce qui concerne les éclairages dont les couleurs vives se rapprochent des néons et offrent à ce décor, lourd de sens, une touche de fraîcheur et de contemporain. Car, si le décor est léger et neutre, les sujets n’en restent pas moins amères et violents. 
Dans Woyzeck, l’accent est mis sur le portrait de cet exclu d’une société de pensée, sur ce paria possédé qui se transforme en véritable sujet d’expériences. Woyzeck incarne, à lui seul, la rébellion de l’homme qui, à défaut d’une parole censée, s’exprime à travers ses actes. Etouffant à l’intérieur de son corps qui le provoque, il se laisse aller à la démence et à la prise de liberté d’une mort qui l’obsède et le traque. Son personnage semble annoncer la triste malédiction de ceux qui lui succèderont. 
Quoique d’un milieu bien plus intellectuel et cultivé, Danton et son entourage incarnent cette perte de maîtrise de leur comportement. Happés par une Révolution qu’ils ne contrôlent plus, tentant de stopper la Terreur, ils seront tous soumis à la fatalité d’une chute difficile à accepter. Cette pièce, proche du documentaire, est laborieuse à représenter sur un plateau de Théâtre. Inspirée d’un évènement historique et politique bien réel, faire renaître Danton et Robespierre, c’est faire appel à tout l’engrenage et la mobilisation qu’a suscité la Révolution française. L’évoquer, accompagnée de la chute de son grand orateur, en la cloisonnant entre quatre murs, semble peu représentatif de cette réalité passée et un tantinet réducteur. Habitués aux grandes foules et manifestations extérieures, notre mémoire collective s’interroge face à ce décalage de cadre qui semble réduire l’ampleur de cet évènement majeur. Cependant, en metteur en scène conscient de cet enjeu, Ludovic Lagarde a su , par le biais de ses comédiens énergiques et de micros amplifiés, offrir une prestance et une assemblée à ces hommes rebelles, en quête de changements et de discours. De plus, son traitement de leurs périples vers la mort reste un moment fort de cette mise en scène. Réunis dans un même lit, sous l’œil de ce Dieu qui ne les quitte jamais, Danton et ses camarades se laissent aller à leurs peurs et névroses les plus profondes. Plongés dans les ténèbres d’un fatal destin, seule la lumière les délivrera de cette appréhension de la vie. 
Car là est toute l’interrogation des textes de Büchner. Comment vivre ? 
Même Léonce et Léna, qui parviennent à sceller leur amour, n’en restent pas moins insatisfaits, dans une fuite dénuée de croyances qui les ramènent sans cesse à leur destin. Comment parvenir alors à contrôler ce désespoir impalpable qui hante l’homme et le ronge ?

 

Théâtre de la Ville

Woyzeck, La Mort de Danton, Léonce et Léna écrits par Georg Büchner, mise en scène de Ludovic Lagarde

Avec Julien Allouf, Juan Cocho, Simon Delétang, Servane Ducorps, Constance Larrieu, Déborah Marique ,Camille Panonacle, Laurent Poitrenaux, Samuel Réhault, Julien Storini

 

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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 16:52

drugs-keep-me-alive.jpegDans le cadre de quatre de ses solos présentés au Théâtre de Gennevilliers, Jan Fabre monte Drugs keep me alive.

La scène, délimitée et entourée de flacons de toutes tailles, prend des airs de laboratoire déjanté. Cette pharmacie illégale contribuera à la mise à l’épreuve du corps d’un homme. A travers un monologue écrit pour Antony Rizzi, celui-ci nous raconte comment il tente d’échapper à la mort en s’offrant davantage de temps. Ainsi, il fabrique une armure à son corps qu’il tapisse incessamment de drogues de toutes sortes. Ces pilules du bonheur lui permettent alors de se couper de la réalité et des hommes. Il s’invente sa propre dimension : celle de l’extase et de l’éternel. Son objectif est de rester en vie tout en allant au-delà du perceptible et du conscient. Il explore les entrailles des hallucinations et de l’euphorie sans autre préoccupation que le plaisir suprême. Suspendu comme dans une bulle de savon, il est constamment dans l’action et la recherche de nouvelles sensations. Il teste ses limites sans répit car l’inaction représente le néant et la peur de la mort. Agissant dans une parfaite lucidité, mêlant humour et dynamisme, il offre à la scène une allure de cabinet fantasmagorique. S’appropriant une langue cynique à la Woody Allen, il se fait enseignant et acteur de ses inventions. Le décor mélangeant fioles farfelues, mousse et bulles de savon colorées, nous entraîne dans un onirisme intriguant et chamboulant. L’atmosphère crée parvient à suspendre le présent et nous emporte dans l’intimité d’un mystérieux espace temps. La danse, alliée à cette magie du plateau, apparaît alors comme l’élément le plus légitime pour exprimer les réactions d’un corps en délire. Il illustre l’insaisissable et l’impalpable, concrétise physiquement les sensations intérieures éprouvées. C’est à travers le mouvement précis et juste que son énergie circule et que sa vie se prolonge. La performance presque robotique, tellement elle est précise, d’Antony Rizzi est étonnante de rigueur. Il invente un langage du corps qu'il ne semble plus maîtriser, ce qui donne davantage de crédibilité aux impacts incontrôlables des drogues qu’il ingurgite.

 

 

etant-donnes.jpegExposer le corps nu du comédien étant devenu la grande tendance de ces dernières années, il est important de distinguer le désir de provocation gratuite d’un réel parti pris de mise en scène ! Tout peut être inscrit sur une scène de Théâtre tant que la démarche est justifiée et nourrissante pour le public. Choquer pour choquer peut avoir de la valeur, mais il doit exister un intérêt plus profond qu’une simple attaque ! Les metteurs en scène doivent se méfier de la nudité facile qui n’est même plus provocante, mais énervante et fatigante. A notre grand regret, le talentueux metteur en scène Markus Öhrn, dont le succès et l’esprit marquèrent le Festival d’Avignon passé, est pourtant tombé dans ce mauvais piège.

C’est au Théâtre de Gennevilliers, dans la lignée du travail de Jan Fabre, qu’il adapte un de ses textes, Etant donnés. Dialogue entre une poupée et son sexe, cet écrit est inspiré de l’œuvre picturale de Marcel Duchamps. Afin de mettre en avant ces paroles crues et charnelles qui tournent en boucle, Markus Öhrn reste fidèle à son amour pour la vidéo. Il opte alors pour le même traitement que pour Conte d’Amour. La scène se déroule sur une partie invisible du plateau dont le contenu est retranscrit en temps réel sur un écran en hauteur. Afin de dénoncer l’objetisation de la femme et le caractère pulsionnel de l’homme, il place le texte dans un contexte de film pornographique. Débute alors une vidéo amateur dans laquelle deux hommes masqués de cuir et armés de sexes en plastique s’acharnent sauvagement sur la projection de leur comédienne, Nadine, sous la forme d’une poupée gonflable, d’un réalisme troublant. Durant 1h15, ils expérimentent sans relâche toutes les positions imaginables. Les scènes sont gênantes car très crues et n’épargnant aucun détail. Néanmoins, nous passons outre le malaise ressenti, dans l’attente d’un quelconque bouleversement de situation. A notre grand regret, rien ne change et l’ennui s’installe, prenant le dessus sur tous nos questionnements. La situation est redondante, trop répétitive ; finalement, sans grand intérêt. Le propos érotique à travers l’utilisation d’un corps objet est évident dès le début. Nous attendons plus qu’une fausse parodie lassante de film pornographique. Cette boucle incessante écrase et efface l’éventuelle poésie du texte. Le spectateur se détache de l’écran pour tenter de la percevoir mais il n’y parvient pas. Il ne réussit même pas à se placer en position d’observateur d’une situation gênante mais pertinente tant l’action est fade et simpliste.

Dans l’esprit de Markus Öhrn, il est clair qu’un texte qui parle de sexe doit forcément ne montrer que du sexe durant tout le spectacle. Et le théâtre dans tout ça ? A trop vouloir nous placer dans un rôle distancié de voyeur, on en oublie la scène dont la présence manque cruellement. Optimistes jusqu’au bout, malgré le fait que la moitié de la salle ait déserté, nous espérons une conclusion surprenante, un parti pris final étonnant, qui redonneraient un peu de saveur à cette routine. Pourtant, il n’en sera rien. Seule, Nadine se montre sur le plateau afin de marquer une fin cliché à travers une phrase nous désignant comme poupées, à notre tour. Le public est loin d’être conquis et s’en retourne en applaudissant faiblement.

Un metteur en scène dont la force du propos et l’incontestable intelligence nous avaient ébahis à Avignon. Lui, qui avait su déclencher des réactions et des prises de consciences stupéfiantes. Aujourd’hui, la simplicité et la radicalisation de sa démarche nous ont déçus car le spécialiste dans l’art de la dérive et de la déviation que nous connaissons n’a pas su prendre les risques attendus. Markus Öhrn est il le seul responsable de notre insatisfaction, ou sa mise en scène a-t'elle été influencée et orientée par les idées imposées de Jan Fabre lui même...?

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3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 16:52

nouveau-roman-copie-1.jpegComment définir le Nouveau Roman ? Qui peut prétendre être de ses auteurs ? Quelle place occupent-ils à l’aube du XXIe siècle ?

Autant de questions que se pose Christophe Honoré ; autant de conversations qu’il aurait sûrement voulu entretenir avec les présumés concernés. Pour ce fait, il décide de réunir Michel Butor, Alain et Catherine Robbe-Grillet, Marguerite Duras, Claude Mauriac, Jérôme Lindon, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Robert Pinget et Claude Ollier sur la scène du Théâtre de la Colline, afin de les interroger. Nouveau Roman les plonge dans un surprenant décor, semblable à une assemblée politique où ils sont confrontés à une scénographie réaliste, mêlée d’éléments de notre époque qui brouillent l’espace temps. La réflexion n’a plus aucune frontière. Ainsi, les auteurs d’aujourd’hui, comme Charles Dantzig ou Marie Darrieussecq, voient leur interview projeté sur les télévisions qui entourent la scène. Les nouvelles générations interrogent les piliers fondateurs d’un style littéraire novateur. Il y a cette volonté d’une confrontation entre les mentalités. Triste résultat que celui de constater que, malgré les années qui s’écoulent, la difficulté à être auteur ne s’amoindrit pas, bien au contraire. Débutent alors des débats autour de leurs écritures, de leurs perceptions de la place de la littérature dans leur société. Dans un contexte où la culture était sûrement plus centrale, dotée davantage de sens, ces auteurs décident de saluer Beckett et de brûler Balzac ! Ils s’interrogent sur la légitimité de chacun et sur la pérennité de leurs œuvres.

Quelles traces laisseront-ils ? Quelles voix feront-ils entendre cinquante années après leur mort ? Tous ces questionnements s’entremêlent au sein de cette collectivité, de cette famille recréée le temps d’une pièce. Bien plus qu’une séance littéraire, c’est la découverte de ces visages, de ces personnalités dont la plume a marqué les esprits. Ainsi, ils se retrouvent soudés et solidaires, dans une démarche de partage et d’échange qui trouve, malgré tout, ses limites. Chacun n’oublie pas la réalité de la concurrence qui agit entre eux. Aspirant tous au succès et au Prix Goncourt, ils se jugent constamment, sans gêne ni retenue. Dans sa mise en scène, Christophe Honoré a su trouver le juste milieu entre pensées intellectuelles et humour bon enfant. Chaque personnage est différent, représentant un passé et un présent palpables et conscients, ce qui donne de la crédibilité. Les comédiens ne semblent pas vouloir incarner Sarraute ou encore Duras dans une idée de mimétisme. Ils offrent simplement à ces auteurs des corps pour faire entendre leur voix éternelle. Cependant, leur direction semble centrée sur cet effet d’un théâtre témoignage, d’une pièce vérité qui tend malgré tout à rompre toute forme d’illusion. Les acteurs adoptent un langage naturel et spontané, qui semble être le leur, un phrasé quotidien qui déborde, hésite et s’impose car rien ne semble figé et délimité. Dans cette volonté de reconstitution d’un milieu littéraire, Christophe Honoré cherche à brouiller la fiction. Le spectateur a conscience qu’il ne s’agit pas des auteurs ressuscités, mais l’atmosphère que les comédiens créent instaure le trouble. Trop tenté de rejoindre le plateau pour participer à la conversation, on en oublie le préambule de présentation de la pièce, par Julien Honoré.

Mélangeant les époques et les points de vue, les talentueux comédiens parviennent à captiver l’attention du spectateur qui se retrouve plongé au cœur d’une problématique culturelle qui le poursuit encore à la sortie de la salle du théâtre.

 

Théâtre de la Colline 

Nouveau Roman, écrit et mis en scène par Christophe Honoré

Avec Brigitte Catillon, Jean-Charles Clichet, Anaïs Demoustier, Julien Honoré, Annie Mercier, Sébastien Pouderoux, Mélodie Richard, Ludivine Sagnier, Mathurin Voltz, Benjamin Wangermée

Du 15 novembre au 9 décembre 2012

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28 novembre 2012 3 28 /11 /novembre /2012 12:28

Ubu KiràlyAprès l’incroyable mise en scène d’Ubu Roi de Dan Jemmet, la saison passée, le Théâtre de L’Athénée accueille le Théâtre Hongrois de Cluj, associé à Alain Timar pour leur Ûbü Kiràly. Etonnants d’inventions et d’originalité, ils offrent, à ce texte, une interprétation recherchée et surprenante de dynamisme. Les vérités enfouies de l’homme apparaissent au grand jour et le portent à réfléchir sur ses actes.

Dans la lignée de sa famille d’Ubu, Jarry nous présente Père Ubu, un gros bougre avide de pouvoir et sa femme, Mère Ubu, une manipulatrice à la jambe légère. Alliés dans les mensonges et la bêtise humaine, ils useront de complots afin de prendre la place de Venceslas, roi de Pologne. Cette pièce est une véritable satyre sociale, mettant en valeur l’ascension et les réactions humaines face au pouvoir. A travers stratagèmes, sauvageries, pulsions et grossièretés, chacun tentera d’atteindre son but. Les bonnes manières disparaissent au profit de l’homme dans toute sa cruauté saugrenue. Le langage particulier de l’œuvre de Jarry donne à ses personnages des visages atypiques de l’Homme, dans sa cupidité, son avarice et ses vices les plus profonds. Par le biais de ces portraits, l’auteur questionne la vénalité et l’avidité à toujours vouloir gouverner. Le propos est radical, centré sur l’homme primaire, trop sûr de ses acquis. La pièce est interprétée en Hongrois, mais sous-titrée en partie afin d’aller à l’essentiel du contenu. Cette économie de mots non traduits renforce la présence des acteurs et l’importance de leur corps. Le spectateur est donc davantage concentré visuellement et observe avec plus d’intérêt la métamorphose de ces artistes vers l’incarnation de leurs personnages.

La démarche originale et étonnante réside dans l’ingénieuse scénographie qui met en évidence les talents de plasticien d’Alain Timar. Le plateau est nu, délimité par deux rangs de chaises à cours et à jardin. Dans le fond de la scène, au centre, un épais rouleau de papier fixé sur un dérouleur, intrigue. Après l’usage de la craie chez Benedetti, l’envie d’un décor en train de se faire est prolongée par Alain Timar. Ainsi, le papier déchiré et découpé pendant l’action dramatique permet la confection de costumes et d’objets. Ce choix ambitieux, car instantané, instaure une ambiance particulière, rappelant les cours d’école et les jeux d’enfants. Les comédiens inventent ainsi leurs déguisements et signifient simplement, mais efficacement, leurs personnages. La superposition des couches de papier sur leur tenue beige de base les transforme aussitôt en quelqu’un d’autre. Ainsi, Père Ubu est reconnaissable par son gros ventre et Mère Ubu par sa généreuse poitrine et son imposant fessier. Le roi conserve sa couronne et son spectre ; quant aux chevaliers, ils sont dotés d’éperons et d’épées. Tous les costumes sont représentatifs de la qualité et de la fonction de celui qui le porte ; parfois même, somptueux et très stylisés. Mais nous sommes surtout étonnés par l’étonnant défilé de la cour royale, où monocles, nœuds travaillés et chapeaux extravagants se mélangent.  Toutes les pièces du décor se fabriquent dans la minute, sous notre regard émerveillé. Un véritable travail de précision, de rapidité et de manipulation est effectué et si bien géré qu’il ne crée aucune longueur. De plus, les comédiens maîtrisent parfaitement l’espace en réutilisant constamment du papier déchiré, ce qui empêche l’apparition d’une « déchetterie », étouffant la scène.

Le Théâtre de l’Athénée, apprécié pour ses mises en scène aux partis pris tranchés et forts de sens, ne déroge pas à sa règle. Plus qu’une direction d’acteur, il y a cette idée d’un laboratoire expérimental à travers une expérience collective. Alain Timar multiplie les Pères Ubu et les Mères Ubu (douze au total) afin de mener une véritable réflexion politique et sociale sur l’identité. Chacun, dans le public, porte en lui un peu de cette absurdité qui caractérise et permet de caricaturer ces figures grotesques. Pauvres hommes que nous sommes ! Toujours acteurs, tantôt spectateurs, et parfois musiciens, ces artistes incarnent des personnages puis s’en éloignent pour favoriser la prise de conscience de la condition humaine. Les rôles tournent et les places s’échangent afin de souligner les travers de l’Homme et l’universalité de la pièce. Chacun contribue à l’atmosphère ambiante : celle d’une fête accompagnée par la musique et la présence d’une fanfare. Trompettes, saxophones et autres instruments à vents rythment et créent le dynamisme de l’action saccadée. Les scènes s’enchaînent, mais ne se ressemblent que dans leur dérision et leur humour cocasse. A travers sa mise en scène, Alain Timar se réapproprie et prouve la modernité du message sous-jacent de Jarry.

Les jeux des comédiens respectent les codes du théâtre de l’absurde tout en mettant en relief les provocations du texte de Jarry. L’accent est porté sur les corps qui évoluent et se transforment. C’est par le corps que l’on devient quelqu’un d’autre et grâce à lui que l’on s’exprime. Ces acteurs, tous plus talentueux les uns que les autres, incarnent avec aisance et instinct l’humour gras et le ridicule de la pièce. Leur présence, à elle seule, suffit à construire un monde parallèle, un monde visuellement imaginé par le spectateur qui a quitté la réalité pour rejoindre le récit de cette bêtise humaine. De plus, les comédiens s’imprègnent des situations avec tellement de fluidité et d’instantanéité que nous pouvons, parfois, nous détacher du texte et des écrans. Un réel partage est alors instauré avec le public. Le quatrième mur disparaît et laisse place à la générosité et à la surprise. Les spectateurs finissent même par s’attacher à ces personnages monstrueux qui ne reflètent qu’une vérité exagérée : la nôtre.

La démarche d’Alain Timar est osée ; mais quelle splendide réussite ! Quel merveilleux hommage au texte de Jarry ! Quelle preuve incontestable de la pérennité de son œuvre dont la réalité hante chaque époque ! Au-delà d’une vision aiguisée, c’est une mise en valeur du travail du comédien dans sa capacité à explorer différentes peaux. Ce travail d’expérimentation qui, ici, est voulu, manque cruellement au théâtre d’aujourd’hui. Faute de temps. Le talent d’Alain Timar, allié à la performance de ces comédiens Roumains, ont provoqué l’unanimité et les applaudissements n’ont cessés de redoubler. Aujourd’hui, il nous prouve que l’union de notre culture française et du théâtre étranger ne peut qu’éblouir la Scène. Le succès, de plus en plus récurrent, des compagnies étrangères dans les Institutions Françaises apporte une autre vision du Monde. Néanmoins, ce succès crée également le débat autour de l’exemplarité et le talent du Théâtre et des Comédiens Français…

 

Théâtre de l'Athénée 

Übü Kràly, d'Alfred Jarry mise en scène d'Alain Timar

Avec Áron Dimény, Csilla Albert, Csilla Varga, Emoke Kató, Eniko Györgyjakab, Ervin Szucs, Júlia Laczó, Loránd Vatá, Loránd Farkas, Sándor Keresztes, Tünde Skovrán, Zsolt Bogdán

En tournée en France, surement au Théâtre des Halles à Avignon pendant le OFF 2013

 

 

 

 

 

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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 10:09

le-retour.jpegSa nomination à L’Odéon en a fait jaser plus d’un, mais aujourd’hui, pour sa première mise en scène dans son Théâtre, Luc Bondy présente avec succès un texte audacieux d’Harold Pinter. Malgré les 48 ans qui nous séparent, Le Retour conserve tout son sens et une force dramatique transmise par les brillantes interprétations des comédiens.

Au sein d’un huis clos, dans le nord de Londres, quatre personnages atypiques, aux caractères bien trempés, occupent la maison familiale. Il y a le père, noyau dur et brut qui dirige ses deux fils, et leur oncle, chauffeur de taxi, écrasé par la vie. L’aîné est un souteneur à tendances obsessionnelles et le plus jeune, un futur boxeur, dépourvu d’intelligence et de jugement. Dans ce schéma bien ficelé s’immisceront deux personnages qui changeront, à jamais, l’ordre des choses : il s’agit d’un troisième fils, un docteur en philosophie, dénué de confiance en lui. Il est accompagné de sa femme, Ruth, une silencieuse blonde, qui se révèlera peu à peu. Cette entité familiale, en apparence, renferme des écorchés qui tentent de survivre seuls parmi les autres et leurs névroses. Chacun essaie de maîtriser les situations, toutes empreintes d’une atmosphère froide, régie par la peur de l’autre et la violence constante. On s’exprime seulement en fonction de l’autre, pour l’attaquer, le questionner ou se défendre. La conscience et la perception de soi sont alors modifiées et laissent place à des âmes errantes, en conflit avec leur intérieur.

La mise en scène et l’étonnante direction d’acteurs sont, en effet, basées sur l’étude des comportements de ces personnages enfermés. On observe sans cesse leurs réactions, surtout face au changement et à l’intrusion. L’arrivée de Ruth, le seul personnage féminin, constitue le bouleversement de l’action et renforce la psychologie ombrageuse et tordue des personnages ; elle marque un choc : le passage d’une réalité, d’un univers rationnel, à une réalité révoltante. Ruth accepte de laisser son mari rentrer seul aux Etats-Unis afin de se prostituer en bonne âme et conscience pour le compte de ses beaux-frères. La proposition est considérée avec beaucoup d’intérêt ; les négociations débutent avec une surprenante passivité, comme s’il s’agissait d’une offre quelconque et banale. L’horreur devient alors une norme. C’est ce remaniement des codes et de la logique, ajouté à cette nonchalance constante qui sont le plus intéressants. Rien ne contrarie, personne n’est heurté ou ne semble indigné par les propos tenus et les idées saugrenues. Tout est considéré avec calme et indifférence. Il règne une forme d’insouciance face à la manipulation dont Ruth semble être l’objet ; un semblant de goût amer, qui pousse à tout accepter par abandon devant la fatalité. Cependant, cette impassibilité met également en avant la liberté d’un sexe qui s’autonomise et revendique ses décisions. A l’époque de Pinter, nous imaginons que Ruth devait faire scandale car elle assume son choix et le discute, aussi dégradant soit-il. Il y a là une liberté de pensée totale, et sans retenue, qui écrase toutes les règles et de bienséance et de hiérarchie des pouvoirs. La femme apparaît et chamboule tout sur son passage. Elle a le droit à la parole et s’en sert à bon escient. Consciente de son pouvoir et de ses atouts, elle prend le dessus sur ce huis clos masculin. La notion de réalisme qui plane tout au long de la pièce est renforcée par le choix du décor, aux proportions plus cinématographiques que théâtrales. L’immense plateau, recréant un intérieur domestique dans les moindres détails, appuie la sensation d’intrusion au sein d’une intimité spécifique. Le spectateur se retrouve projeté dans un univers suspendu, coupé de l’extérieur. Une sorte de laboratoire humain, dénué d’amour et de sentiments. Certains se révèlent, d’autres s’effacent et abandonnent naturellement. Dans un premier temps, lieu de la discorde et de la séparation, il devient celui de l’union des hommes, dans l’horreur et le vice. Chacun contrôle la vie de l’autre qui combat lui-même cette emprise.

L’effroi de ce texte, la difficulté dans le rapport à l’autre sont parfaitement exprimés à travers la magnifique famille de comédiens que Luc Bondy réunit sur scène. Brillant acteur, surtout connu en Allemagne, Bruno Ganz interprète avec force et charisme ce patriarche brutal, cet homme malin qui oscille entre pulsions et réflexions. Son énergie et sa poigne lui donnent la place de maître du jeu qui effraye et intrigue ; un homme, en somme, craint et respecté. A ses côtés, habitué à la direction de Luc Bondy, étonnant de talent et de transformations dans Les Chaises, aux Amandiers, Micha Lescot continue de surprendre. Lenny, fils instable et rejeté, curieux phénomène attachant et insaisissable, illumine la scène et lui offre une note et un ton particuliers. Il incarne, avec beaucoup de justesse et de sensibilité, ce déséquilibre mêlé à de la perversion et à une solitude profonde. Faisant toujours preuve d’une grande souplesse corporelle et d’une facilité à se fondre dans l’incarnation, il apparaît indéniablement comme le personnage le plus abouti. Qui, de Micha Lescot ou de Lenny, dirige l’autre ? Nous ne le savons plus très bien. La seule vérité reste celle de sa capacité à créer une réalité troublante qui nous déstabilise et remet en question la légitimité du lieu dans lequel nous sommes assis. Quant à Emmanuelle Seigner, elle est très juste dans cette passivité qui bascule à certains moments. Provocante et lucide, elle incarne, avec mystère et spontanéité, cette femme libérée et indépendante. Maîtresse de sa famille et de ses décisions, elle fait évoluer Ruth et la découvre plus traîtresse que femme fidèle. Louis Garrel, Pascal Greggory et Jérôme Kircher interprètent également leur personnage avec brio. Ils font juste partie du clan plus effacé et moins décisionnaire de cette famille qui cherche le sens à travers des buts.
Etonnant portrait de famille que nous présente Luc Bondy ! Choisir de monter cette pièce c’est vouloir déranger et heurter les sensibilités. En renversant les codes, en transgressant les habitudes et en acceptant l’inacceptable, le Directeur de L'Odéon interroge la nature humaine. Il pose la question d’un système régi par des convenances, de ses limites et de sa légitimité. Comment réagirait-on si l'immoral devenait morale?

 

Théâtre de L'Odéon 

Le Retour, d'Harold Pinter mise en scène de Luc Bondy

Avec Bruno Ganz, Louis Garrel, Pascal Greggory, Jérôme Kircher, Micha Lescot, Emmanuelle Seigner

Du 18 octobre au 23 décembre 2012

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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 12:59

Beggar-s-Holiday-copie-4.jpegRetrouvez ma critique sur le site Les Trois Coups

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La Voix Du Théâtre

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  • : Planches courbes et planches à clous, vous éclaire sur les scènes d'un certain type de théâtre. Entre forts partis pris et démarches incomprises, les scènes parisiennes et avignonnaises seront mises à nues. A travers la découverte de nouveaux univers et de points de vues plus aiguisés de professionnels et passionnés,vous aurez une vision du paysage dramatique actuel. Retrouvez moi également sur le site Les Trois Coups.
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  • La salle a payé et on lui doit le spectacle. Tu es la comédienne de théâtre, la splendeur de l'âge du monde, son accomplissement, l'immensité de sa dernière délivrance. Tu as tout oublié sauf Savannah, Savannah Bay. Savannah Bay c'est toi."
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