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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 12:39
Demain il fera jour, de Montherlant par Fau

Le théâtre est un genre fascinant dans sa capacité à confronter subtilement différents arts, et à créer une palette d’ambiances spécifiques. Dans Demain il fera jour, un vent de cinéma balaye la scène du Théâtre de l’Oeuvre, un goût de mystère et d’inquiétude, qui nous rappelle vivement le huis clos théâtral d’Ozon dans Huit femmes. Intérieur bourgeois, à la décoration feutrée et confinée, les trois personnages échangent au sein d’un cocon étouffant mais préservé de la violence extérieure reliée à la fin de l’Occupation.

Appartement figé, l’atmosphère d’abord légère et grotesque, prendra rapidement une tournure menaçante qui se déversera dans toute la salle. Les jeux de lumières parviennent à eux seuls, à instaurer un climat de crise et d’angoisse, proche du film noir. L’affolement et les regrets dominent le couple et leur offre des airs de héros tragiques. Riche avocat préservé de la guerre et prêt à tout pour sauver sa peau, Michel Fau interprète avec un certain charisme ce père trop égoïste, incapable d’aimer un fils exemplaire et volontaire. Revêtant également le rôle de metteur en scène, il semble s’être dirigé vers un mélange de tableaux et de pauses presque statiques. Le décor aurait pu être en noir et blanc tant la mise en scène donne une impression de clichés qui défilent.

Le personnage du fils, même si il est peu présent et assez lisse, semble être le plus abouti. Loïc Mohiban maitrise parfaitement son jeu et fait preuve de nuances contrôlées et convaincantes. Reste alors le dernier personnage de ce trio bancal : la mère. Une femme seule, une mère éperdument attachée à son fils, d’un amour insatiable, à la limite de l’asphyxie. Malheureusement, ce personnage qui apparaît comme le plus complexe et torturé, offrant une grande liberté d’interprétation, une recherche tournée vers des méandres psychologiques, est écrasé et presque ridiculisé, sous le poids du jeu caricatural de Léa Drucker. Ni son ton, ni ses gestes, ne semblent naturels et spontanés, tout est calculé, surfait, il n’y a aucune place pour le ressenti sincère et l’émotion à l’état brut. Froide et tout en surface, elle incarne plus une figure illustratrice qu’une âme maternelle et protectrice. Cette mise en scène aura néanmoins mis à l’honneur Montherlant, à une époque où l’intérêt de son écriture et le contexte de son récit, peuvent enfin trouver sens.

Théâtre de l'Oeuvre

Demain il fera jour, écrit par Henry de Montherlant, mise en scène de Michel Fau

Avec Michel Fau, Léa Drucker,Loïc Mohiban et Romain Girelli

Du 21 mai au 30 juin 2013

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17 mai 2013 5 17 /05 /mai /2013 09:37
Les Trois soeurs, de Tchekhov par Françon

Chaque metteur en scène est marqué par un style qui lui est propre, un univers personnel, immédiatement identifiable par ceux qui apprécient ses créations et sont habitués à suivre son travail. Mais, quelque fois, malheureusement, il peut acquérir une renommée qui prend le pas sur son contenu artistique. Etre fidèle à l’évolution d’un artiste offre un aspect rassurant, qui nous plonge dans la découverte de chaque nouvelle oeuvre, dans une bulle familière et existante. Néanmoins, même si plus forts d’empreinte sont les metteurs en scènes qui parviennent à acquérir une identité propre, ils doivent veiller à toujours se diversifier afin de ne pas tomber dans le piège d’une vieille rengaine qui devient très vite lassante.

C’est justement un sentiment de monotonie qui s’empare de nous à la découverte de la scène de la Comédie Française. Reprise, car créée en 2010 par Alain Françon dans le même Théâtre, la pièce des Trois Sœurs, de Tchekhov, fait évoluer les acteurs dans le même dispositif scénique, à quelques détails près, que ceux mis en scène dans Oncle Vania, La Trilogie de la Villégiature ou encore Solness Le Constructeur. La démarche dramatique d’Alain Françon est, en effet, marquée par une scénographie classique mais épurée, un soupçon de charme champêtre, usant toujours d’un même dispositif : des surfaces inscrites dans une boîte ou occupant tout l’espace du plateau ; des intérieurs bourgeois et réalistes, systématiquement ouverts sur un extérieur naturel. Le metteur en scène cultive son goût pour les matières boisées qui, associées à des costumes d’époque et à une poésie environnante, recréent une société et un univers indépendants. Les intentions sont justes et reflètent une atmosphère pesante mais pleine d’espoir et d’optimisme. Néanmoins, nous aurions souhaité être davantage surpris, sortir de ses codes habituels qui semblent, finalement, inscrire tous ses personnages au sein d’un espace similaire et dénué d’évolution. Malgré tout, il n’y a aucune fausse note ; la nostalgie et la fatalité, propres à l’œuvre de Tchekhov, émanent sans cesse de la maison des trois sœurs. Heureuses et impatientes, face à l’avenir radieux qui les attend, elles tentent d’oublier le poids de leur quotidien en se rattachant au futur, plein d’espoir, que représente leur départ pour Moscou. Leur rêve se verra pourtant anéanti, ne demeurant plus qu’un souvenir lointain qui les confrontera davantage à leurs réalités enfouies. Les personnages restent, cependant, des êtres en surface qui semblent difficiles à déchiffrer en profondeur tant un sentiment de détachement les entoure et les éloigne de toute dimension psychologique. Ils n’en deviennent pas moins des êtres résignés, trois sœurs confrontées à l’attente d’un avenir déjà éteint, trois symboles d’une vie passée, restes d’une illusion qui s’est transformée en nécessité de continuer à vivre, malgré tout. Leur pire ennemi devient, alors, un présent sans saveur qui tend, sous le poids de la solitude éternelle, vers l’aube d’une vie nouvelle où la conscience du temps devient inexistante et indifférente. Florence Viala, Elsa Lepoivre et Georgia Scalliet excellent dans les rôles de ces trois femmes oscillant entre souvenirs enivrants et résignation. Chacune est dotée d’une personnalité différente et marquée. Entourées des autres brillants comédiens de la Comédie Française, elles créent une dynamique d’ensemble qui contribue à la création d’un monde isolé mais très actif.

La mise en scène est énergique, mêlant à la fois des scènes chorales et des instants plus intimes. La vivacité des comédiens et le dédoublement d’intrigues, ajoutés aux différentes ambiances introduites par les jeux de lumière, nous placent en position d’observateurs d’un intérieur riche et intriguant, présageant de nombreuses surprises. Malgré une récurrence de style qui nous contrarie quelque peu, mais qui, pourtant, sublime le texte, de par sa direction d’acteurs, Alain Françon triomphe dans cette difficulté d’aborder une horreur sous-jacente sur un fond de légèreté tendant parfois vers l’oisiveté et les rapports superficiels.

La Comédie-Française

Les Trois soeurs, écrit par Anton Tchekhov, mise en scène d'Alain Françon

Avec Michel Favory, Éric Ruf, Éric Génovèse, Bruno Raffaelli, Florence Viala, Coraly Zahonero, Michel Vuillermoz; Elsa Lepoivre, Stéphane Varupenne, Gilles David, Georgia Scalliet, Jérémy Lopez, Danièle Lebrun, Benjamin Lavernhe.

Du 18 avril au 20 mai 2013

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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 09:53
Le Prix Martin, de Labiche par Peter Stein

Vaudeville à l’état pur ou comique de dissimulation d’une société bien lasse ? Dramaturge intemporel, tant son propos et son humour restent d’actualité, dans Le Prix Martin, Labiche nous dresse la satire d’une société bourgeoise, absorbée par les plaisirs de la chair. Noyés, dans un ennui profond, le sexe apparaît comme le seul exutoire qui permet de rester en vie, en attendant d’affronter l’indicible. Mélangeant adultères, mensonges et complots, agrémentés d’un tourbillon de plaisanteries et de légèreté, tous les mécanismes du vaudeville apparaissent, et, portés par de brillants comédiens, illuminent la scène du Théâtre de l’Odéon. L’action s’articule autour de trois couples, expérimentant, chacun à leur manière, la seule adrénaline qui leur reste. Les différents comiques, alliés à une forme de burlesque, conservent un ton très moderne qui séduit le spectateur et l’entraine avec gaieté et fantaisie dans cet univers de cocus lâches et ridicules. Tous les comédiens sont talentueux mais, Jacques Weber et Laurent Stocker, excellent à merveille dans l’art de l’ironie et offrent à la pièce une palette de grotesques, tous plus risibles les uns que les autres. Opposés par leur physique et leur caractère, proches de ces célèbres couples à la Laurel et Hardy, dans leurs attitudes et leurs phrasés peaufinés dans les moindres détails, ils apparaissent comme les piliers dominants et convaincants de ce rire qui envahit le Théâtre. Dans une mise en scène très dynamique, au service du texte, les personnages créaient un univers à part entière et font rejaillir du passé, la bourgeoisie oubliée, d’un XIXe siècle disparu. Maniant finesse et réalisme éloquents, le célèbre Peter Stein parvient, à partir d’un noyau central, à représenter une véritable société, composée d’électrons libres et dépendants qui gravitent et se divertissent, dans le seul but de tromper leur mélancolie sous-jacente. Toutes ces figures atypiques, désolantes mais attachantes, évoluent dans un espace très intéressant, dont la scénographie innovante et inhabituelle contribue au succès de cette pièce. Pourtant d’une simplicité évidente mais d’une ingéniosité indéniable, elle allie à merveille tout en créant le décalage escompté, le contemporain au classique. Ainsi, apparaît un plateau habillé d’un intérieur bourgeois, ou d’un hall d’hôtel confortable, surplombé dans la cage de scène, de photographies illustratrices des lieux traversés. Car il s’agit bien d’illustrations pour symboliser Paris avec son Arc de Triomphe ou encore la Suisse avec ses montagnes enneigées. Cependant, les déclinaisons de filtres et les traits énigmatiques de ces images, leurs apportent une dimension ambiguë, proche de la Bande-dessinée et du Cinéma. Ces dessins, pourtant seulement emblématiques, offrent à cet univers et à ces personnages, une pincée de fantastique, proche d’un imaginaire troublant, qui amplifie ce sentiment de microcosme isolé dans ses préoccupations cocasses et vengeresses. Tous les éléments du divertissement sont alors réunis pour contribuer à une réussite sans fausses notes. Un agréable moment de théâtre et d’humour, qui n’en oublie pas pour autant, le caractère satirique d’un Labiche, que Peter Stein et ses comédiens ont brillement cernés.

Théâtre de l'Odéon

Le Prix Martin, écrit par Eugène Labiche, mise en scène de Peter Stein

Avec Jean-Damien Barbin, Rosa Bursztein, Julien Campani, Pedro Casablanc, Christine Citti, Manon Combes, Dimitri Radochevitch, Laurent Stocker, Jacques Weber

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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 09:40
Yukonstyle, de Sarah Berthiaume par Célie Pauthe

Le Yukon semble être à Sarah Berthiaume, ce que l’Indochine était à Marguerite Duras. Une terre d’inspiration dans laquelle elles se sont engouffrées, des recoins qu’elles ont explorés, des vies qu’elles ont croisées et des atmosphères dans lesquelles elles se sont noyées. « Larger than life », le Yukon de Sarah Berthiaume est un territoire reclus, aux frontières glaciales de l’Alaska. No man’s land, les peu d’habitants qui ont décidé de s’y enterrer, tentent d’avancer avec le peu d’envie qu’ils leurs restent. Yukonstyle confronte quatre vies, quatre destins et quatre voix qui entremêlent leurs histoires et leurs fantômes respectifs.C’est au cœur d’une atmosphère angoissante délimitée par les murs, noirs corbeaux, de la Petite salle du Théâtre de la Colline, que la libération de ces esprits provoquera le chaos. Un chaos matériel, une destruction sans limites du décor, qui symbolisera l’anéantissement du passé face à l’espoir du lendemain. Murés dans leur propre silence, prisonniers du poids de la culpabilité, les personnages se dissimulent derrière un rythme de vie monotone, un quotidien sans chaleur où le rapport à l’autre est difficile. Les sentiments sont cachés et les émotions enfouies. Chacun agit par devoir ou par habitude jusqu’au moment où l’inconnu déclenche la perturbation. Il s’agit de cette fille, qui ,elle, parle beaucoup plus que les autres mais détient comme eux le poids du remord et du doute. Elle bouscule ce présent sans futur et transforme le cours du temps. Tous tenteront alors de construire un avenir plus serein, loin de ce passé pesant et obsédant. Ces personnages atypiques de par leur vocabulaire singulier créaient une ambiance très marquée qui sort de l’ordinaire. Leur jeu très distinct les uns des autres, se complète et laisse entrevoir des personnalités mystérieuses et intrigantes, à tel point que nous oublions l’illusion propre à la pièce. Flore Babled, excelle dans son rôle de femme-enfant, aux allures de manga érotique naïve mais loin de l’être. Espiègle, pétillante et convaincante, cette époustouflante comédienne pleine de fraîcheur et de ressources, offre à Kate une présence sans égal et apporte un soupçon d’humour et de légèreté à ce climat pesant.

Plongés dans cet univers hors du commun, la mise en scène de Célie Pauthe, accroit la sensation d’un curieux voyage vers les confins de l’exil. Le froid et l’obscurité qui émanent du plateau, instaurent une sensation d’exclusion qui se répercute sur les spectateurs. Influencés par cette ambiance impénétrable mais pénétrante, un sentiment énigmatique s’empare de nous, nous ôtant toute forme de repères. Oscillant entre dialogues et narrations, ce dispositif amplifie l’impression d’un espace hors du temps, presque anormal. Pourtant les liens se tissent et l’espoir apparaît, mais le poids de toute cette atmosphère lourde et menaçante laisse des traces de trouble et de mal être au sein du public. La mise en scène et la scénographie créaient un langage tellement fort qu’il est difficile de revenir vers un optimiste sans faille, même si l’ouverture aux autres et l’acceptation symbolisent enfin la lumière au bout de chacun de leurs tunnels.

Théâtre de la Colline

En tournée au Théâtre Vidy-Lausanne

Yukonstyle, écrit par Sarah Berthiaume, mise en scène de Célie Pauthe

Avec Dan Artus, Flore Babled, Jean-Louis Coulloc’h, Cathy Min Jung

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16 avril 2013 2 16 /04 /avril /2013 10:04

solness.jpegReflet de l'écrivain confronté à la perte de son pouvoir qui entraînerait sa chute artistique, ou simple création dramatique?
Dans Solness le constructeur, Ibsen nous confronte à un devoir et une obsession: la réalisation de soi-même, un accomplissement à travers sa vie et son art. 
Fidèle à ces auteurs marqués par leur société, par ces drames sociaux et forts de sens, Alain Françon transforme la scène du Théâtre de la Colline en un espace oscillant entre la vie et la mort. Au cœur d'une scénographie familière, Solness tentera d'atteindre l'inatteignable. Semblable au décor d'Oncle Vania, aux Amandiers, ce dispositif, superposant plusieurs surfaces qui alternent entre intérieur et extérieur, crée une atmosphère particulière et poétique marquant le style d'Alain Françon. Ce territoire familier et réaliste, ces murs, imposent, cependant, ni carcan, ni enfermement. Au-delà de l'espace de la maison, les comédiens s'agitent et s'expriment en toute liberté, allant plus loin que le cadre apparent et illustratif de l'intimité. Couleurs claires et boisées, costumes travaillés et mobilier d'un certain goût, recréent, sans fioriture ou surcharge, une époque et une ambiance bien précises. 
C'est au sein de cet espace-temps, presque figé, qu'Hilde apparaîtra comme l'espoir déclenchant la quête ultime de Solness. Symbolisant la vie et le renouveau, mais aussi, emplie de naïveté et de rêves enfantins, elle provoquera, chez l'homme, le désir de réaliser ses envies les plus insensées. Vaincre son vertige et son besoin de contrôle sur les autres, à travers l'élévation. Quitter le rang commun et prendre cette ultime hauteur qui représente la consécration tant désirée du Créateur. Femme-enfant, pleine d'admiration et de croyances passées envers ce constructeur de prodiges, elle le pousse à se surpasser afin de mieux atteindre son but. Poussé par un désir érotique, par cette attirance pour Hilde, Solness se trompe de motivation et échoue dans sa mission. Trop influencé par cette jeunesse avide de réalisation, par cette énergie envoûtante qui ne s'anime et ne vit qu'à travers ce triomphe attendu, le constructeur retrouvera celle dont il tentait pourtant de s'éloigner.

Comme à son habitude, déjà brillante dans La Trilogie de la Villégiature, de Goldoni, à la Comédie-Française, Adeline D'Hermy illumine et anime, comme jamais, ce présent suspendu. Alliant à merveille la part de la femme à celle de l'enfant, elle offre à Hilde un caractère fougueux et une parole passionnée, presque militante. Personnage énigmatique qui représente le passé mais qui en est dépourvu, elle provoque le trouble et instaure l'ascension vers cet échec si cher à Ibsen. Quant à Vladimir Yordanoff, face à tant de passion et de croyance, il semble quelque peu éteint, marquant faiblement l'évolution de ses ambitions. Reste à saluer Dominique Valadié qui incarne à merveille, de manière presque mécanique, cette femme brisée, cette morte qui tente d'attirer la seule chose qui lui reste dans son abîme. Malgré la menace imminente d'une mort certaine, la vie perdure mais s'imprègne malgré tout de la saveur amère de la défaite humaine.

 

Théâtre de la Colline 

 

Solness le constructeur, écrit par Henrik Ibsen, mise en scène par Alain Françon

Avec  Gérard Chaillou, Adrien Gamba-Gontard, Adeline D’Hermy de la Comédie-Française, Agathe L’Huillier, Michel Robin, Dominique Valadié, Wladimir Yordanoff

Du 23 mars au 25 avril 2013

 

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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 09:23

le prix des boitesEmpreint d’un style à la Copi, le texte de Frédéric Pommier entremêle diverses atmosphères qui s’imprègnent d’un rire forcé pour aborder le pire. La force du Prix des boîtes repose sur l’admirable duo : Catherine Hiegel et Francine Bergé qui, toutes deux, dans un jeu différent, nous ébranlent et nous intriguent.

Deux sœurs qui s’aiment, se chamaillent et se pardonnent ; deux femmes qui ne possèdent rien, sauf leurs chats; deux pauvres vieilles qui n’ont rien construit et ne laisseront rien derrière elles. Il s’agit d’ombres invisibles, dans une société où trône l’indifférence, un monde régi par une administration et un corps médical qui ne songent qu’au profit. Ainsi, elles seront dépouillées de tout, même de leurs souvenirs ; les vérités seront dissimulées, les preuves cachées ; les malades enfermés et ignorés. Victimes de leur naïveté qui les transformera en pantins, elles accomplissent leur dernière traversée vers la boîte finale. Imprégnés de ce texte riche de sens, de ces mots qui dansent avec la langue française, les comédiens imposent un rythme dynamique et élancé.

C’est sur la scène du Théâtre de l’Athénée, au sein d’une somptueuse scénographie que les deux femmes ont construit leur cocon qui se verra détruit et violenté par les interférences du dehors. Intérieur crème capitonné, immense pièce délimitée en hauteur par des grillages, cet espace, mi-prison, mi-asile élégant, regorge de portes et de fenêtres qui laissent le champ libre à une mise en espace innovante et surprenante. De par le choix d’un lieu unique, exploité de manière ingénieuse, Jorge Lavelli a su créer une mise en scène variée et riche de sens. Avec peu d’éléments, mais caractéristiques de situations particulières, il parvient à explorer une inventive palette d’atmosphères et de sentiments. Partant d’un contraste entre l’univers reclus et intime des deux sœurs et celui d’une norme sociale, les frontières s’effacent subtilement, au fur et à mesure qu’on les dévore.

L’intérêt de ce texte, renforcé par la direction d’acteurs du metteur en scène, réside dans la manière d’aborder la maladie. Sujet sensible et touchant, le cas de l’Alzheimer laisse souvent place au chagrin et au pathos. Ici, nulle trace de larmes ou d’apitoiement ; on utilise le rire mêlé à une forme de culpabilité sous-jacente et de mutisme pour dissimuler toute notion de sensiblerie. Dans une solitude extrême, chacun semble tourné vers ses propres intérêts et lorsque la souffrance et la peur se font trop sentir, on les attache et les bâillonne, pour oublier et faire semblant de ne pas voir la réalité. Quant à ces représentants d’une société avide de pouvoir, leur présence introduit le chaos et la chute ultime de ces deux femmes inoffensives. Médecins, notaires, auxiliaires de vie et voisins s’allieront, pareils à une armée de vautours, tels des animaux en proie à l’appât du gain. Raoul Fernandez, Francis Leplay, Sophie Neveu et Liliane Rovère ont su faire de ces personnages des figures atypiques et fortes de nuances. Dans un jeu oscillant entre mouvements chorégraphiques et attitudes maniérées, ils introduisent le vice et l’indifférence en détruisant cette boîte monotone, mais attendrissante, dans laquelle le temps n’était plus que le seul ennemi de la Grande et de la Petite.

 

 

Théâtre de l'Athénée

 

Le Prix des boîtes, texte de Frédéric Pommier, mise en scène de Jorge Lavelli

Avec Catherine Hiegel, Francine Bergé, Raoul Fernandez, Francis Leplay, Sophie Neveu, Liliane Rovère

Du 21 mars au 13 avril 2013

 

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28 mars 2013 4 28 /03 /mars /2013 09:41

 

fractures.jpeg« Parce que moi j’avais seulement envisagé d’avoir mal. Vu qu’il y en a un qui fait mal. Et l’autre. A qui on fait mal ». Cette tirade de May résume à merveille le ton de Fractures, écrit par Linda Mc Lean et sélectionné par Théâtre Ouvert dans le cadre de « Tapuscrit ».

Il s’agit du Théâtre que nous aimons profondément, tant il nous touche ; de ce Théâtre humain, le Théâtre de la vie qui respire et bat à la même vitesse que notre cœur. Point de scénographie abusive, nul besoin de représentation pour signifier un espace dont l’aura repose sur les êtres et les âmes qui l’occupent et le colorent. Ainsi, l’intrigue est centrée sur le personnage de May, dans ses rapports aux différents hommes qui parcourent sa vie. Comportement atypique, âme sensible et fragile, corps hésitant et paroles brutes émanent de cette femme au secret inavouable.

A travers ce type de mise en scène, Stuart Seide a voulu confronter les actes passés à la réalité présente, examiner les traces laissées par le temps. Comment parvenir à avancer malgré les fantômes atroces qui nous hantent ? Comment ne pas faillir sous le poids du passé, condamné au silence ? Tout semble suggéré ; ni May, ni les hommes n’osent réellement s’approcher les uns des autres. Les rapports sont secs, sans retenue, mais les émotions restent enfouies et les corps distants et nerveux. Une tension est palpable car tout semble sous-jacent, prêt à exploser au moindre dérapage.

Les interprétations des comédiens sont brillantes, frôlant l’incarnation bouleversante, proche de la folie. Les acteurs traduisent à merveille la complexité de la relation à l’autre et excellent dans la perte de contrôle. Toujours dans une évolution perpétuelle, juste avec la force des mots, ils évoquent les limites de l’humain et surtout sa difficulté à avancer, tout en gérant l’obscurité qu’il y a en chacun d’eux. Ces bribes de noirceurs et de drames que nous traînons et qui nous enchaînent si fort que nous tentons de les briser en dépassant nos peurs.

Malgré tout, le mur de l’incompréhension subsiste entre les personnages qui, par crainte de souffrance, ne se dévoilent qu’à demi. Il est si dur d’apprendre à s’accepter et à s’aimer avant de pouvoir aimer et atteindre l’autre en lâchant définitivement les armes.

 

Théâtre Ouvert 

 

 

Fractures, écrit par Linda Mc Lean, traduction de Blandine Pélissier et Sarah Vermande, mise en scène de Stuart Seide

Avec Eric Castex, Bernard Ferreira, Maxime Guyon, Jonathan Heckel, Sophie-Aude Picon, Alain Rimoux

Du 20 mars au 13 avril 2013

 

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19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 10:18

inventaires.jpgPalpitante aventure humaine et artistique, dont la force symbolique est marquée par le choix du metteur en scène Robert Cantarella, accompagné de Florence Giorgetti, Judith Magre et Edith Scob. Vingt-six années plus tard, il remonte Inventaires, de Minyana, au Théâtre de Poche Montparnasse, avec les trois mêmes comédiennes qui, jadis, avaient déjà illuminé le Théâtre de la Bastille. Leurs silhouettes ont vieillies, leurs visions du monde ont du bien évoluer, mais elle se battent toujours avec autant de conviction pour rendre hommage au théâtre.
Le partage est à l'honneur, entre elles, mais aussi avec un public qui, trop ravi de les retrouver, se donne des allures de café-théâtre, en se laissant aller aux commentaires et à la chansonnette. Outre cet aspect carnavalesque, encouragé donc désiré par les comédiennes, notre attention est focalisée, hypnotisée, par la scène qu'elles habillent de leurs paroles. Tentative délicate que celle de créer une cohésion et une unité dramatique lorsque le texte impose une absence totale de dialogues. 
Malgré cette difficulté, une complicité unie plus que jamais les trois femmes qui nous font l'émouvant inventaire de leurs vies respectives. Angèle, Jacqueline et Barbara sont ces personnages si chers à l'univers de Minyana. Des êtres souvent mis à l'écart d'une société dans laquelle ils tentent de survivre, parfois marginalement. Le discours est touchant mais loin d'être larmoyant car toujours empreint d'une douce et frivole nostalgie. Il faut parler, mais pour exister aux yeux de qui et dans quel but? 
Malgré l'écriture complexe de l'auteur dont le style est particulier car dénué de ponctuation, les comédiennes se sont appropriées les récits bouleversants de ces trois souffles atypiques. Incarnant à merveille leurs personnages, elles parviennent à capter l'attention du spectateur qui est impatient d'en apprendre davantage sur leur passé. Toujours dans une énergie et une vitalité sans relâche, chacune avec leurs personnalités, leurs intonations et leurs couleurs, nous fait sourire et nous touche, parfois en plein cœur. La voix suave et sensuelle de Florence Giorgetti nous amuse, la mélancolie dynamique qui s'empare de Judith Magre nous bouleverse, quant à Edith Scob, elle manie avec virtuosité et recul l'émotion et la froideur.

Certes la scénographie reste kitch et dépassée, mais la mise en scène apparait juste dans toute sa simplicité. Regrettable que ce décor de pacotille pointe le bout de son nez alors que nous suffisaient le charisme et le talent inébranlables de ces trois femmes, que le temps a marqué tout en nourrissant abondamment leur jardin secret.

 

Théâtre de Poche-Montparnasse

 

Inventaires, de Philippe Minyana, mise en scène de Robert Cantarella

Avec Florence Giorgetti, Judith Magre, Édith Scob, Robert Cantarella ou Michel Froehli

Jusqu'au 30 avril 2013

 

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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 10:31

la femme gauchèreToute la difficulté et l'intérêt de La femme gauchère résident dans le traitement de l'isolement. Dans son texte, Peter Handke décide d'aborder le désir de solitude d'une femme continuant, malgré elle, à se confronter aux autres.
Marianne éprouve soudainement le besoin de se retrouver afin de mieux se respecter et, dorénavant, de décider pour elle seule. Signe d'émancipation féminine, elle n'en oublie pas, pour autant, son pouvoir d'attraction sur les hommes qui ne cessent de la solliciter. 
Cette illumination soudaine et ce changement radical s'inscrivent dans un univers froid et impersonnel, dénué de tout repère. Marianne évolue dans un intérieur figé, un espace sans chaleur et sans âme, aux allures de salle d'attente, une maison à son image et à celle de ceux qui l'entourent. Ce manque de caractère est désiré et justifié mais, pourtant, dérangeant car il est amplifié par la personnalité peu prononcée de la comédienne. Femme perdue, mais se voulant indépendante, elle apparaît comme un être sans couleur et sans défense, une figure neutre dont les prises de positions sont mystérieuses et difficiles à cerner. Elle est parmi les autres, tout en se voulant inatteignable, à sa manière, mais malheureusement ses intentions restent floues et ses gestes insaisissables. 
De par ce jeu dépourvu de nuances de Judith Henry, le spectateur s'éloigne de cette image brouillée d'une femme isolée qui cherche la radicalité sans se donner les moyens apparents d'y parvenir. Son errance est légitime, mais nous attendions plus de force et de réaction de la part de cette femme, de cette mère et de cette épouse qui, soudainement, veulent percevoir le monde en toute individualité. Le théâtre et la vie sont faits de nuances mais, parfois, certaines situations comme celle-ci nécessitent un recours à une forme de radicalité qui renforce le propos tenu et lui donne de la crédibilité. À cela, s'ajoute une mise en scène saccadée, rythmée par des noirs répétés qui renforcent la prise de recul du spectateur, lassé, qui ne parvient plus à se fondre dans l'atmosphère crée par Christophe Perton. La gestion de l'espace est équilibrée mais simpliste et redondante. Une sorte de lenteur prend possession de la petite salle du Théâtre du Rond-Point et envahit le public. 
De plus, les désirs d'isolements éprouvés par Marianne sont scéniquement peu exploités. Certes, les êtres se croisent sans jamais parvenir à s'atteindre, mais ces rapports sonnent faux, à la limite du superficiel. Outre avec les personnages assez marqués du Père et de Franziska, brillamment interprétés par Jean-Pierre Malo et Vanessa Larré, nous ne ressentons une once d'incarnation et de conviction. Aucune émotion ne transparaît de ce plateau glacial où la prise de risque de Marianne finit par apparaître comme une décision frivole et une réaction naturelle ancrées dans une norme; comme si, finalement, il s'agissait d'une expérience commune qui ne suscitait aucun changement de comportement; comme si l'actrice était passée à côté de ce texte, certes laborieux, mais porteur d'un cri assumé.

 

 

Théâtre du Rond-Point

TNP de Villeurbanne 

 

La femme gauchère, texte de Peter Handke, mise en scène de Christophe Perton

Avec Frédéric Baron, Ophélie Clavié, Yann Collette, Judith Henry, Vanessa Larré, Jean-Pierre Malo, Grégoire Monsaingeon, Olivier Werner et, en alternance Talid Ariss, Blas Durozier, Félicien Fonsino

Du 12 au 16 mars au TNP de Villeurbanne

 

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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 15:57

 

l-maladie-de-la-famille-M.jpegAssimilée depuis cet été au rôle de la jeune première caricaturale, à la limite de l’inaudible, dans La Mouette, d’Arthur Nauzyciel, Marie-Sophie Ferdane et la Troupe de la Comédie-Française, illuminent le plateau du Théâtre de l’Avant-Seine. La Maladie de la famille M, c’est le reflet d’êtres liés les uns aux autres, mais pourtant si seuls face à la vie. Par obligation naturelle, les liens du sang sont plus forts que tout. On s’aime sans forcément se comprendre et ne jamais se trouver. On éjecte des mots d’amour pour se rassurer et maintenir une cohérence, mais au final il s’agit bien ici d’une mécanique égoïste, visant à se sentir en sécurité, au-delà d’un besoin sincère d’expression aux autres. La famille que l’on découvre, tente de rester souder face au drame du passé et au silence effrayant d’un avenir fataliste. Comment parvenir à percer l’autre et à l’atteindre sincèrement ? Les personnages semblent emmurés dans un schéma sans issus, où la seule lumière serait la fuite vers une liberté, loin des siens et de ses racines.

Metteur en scène de son propre texte, Fausto Paravidino parvient à créer une atmosphère brute et simple, représentative du manque de chaleur et de saveur humaine. Le décor est sobre et épuré, doté de plusieurs touches poétiques qui installent une forme de monotonie et de lassitude de l’être. Spectateurs de leur destin qui leur échappe, les personnages évoluent dans un intérieur dénué de toute marque d’attachement, aucune trace d’intimité n’est visible, comme si ils n’étaient que de passage dans ce lieu, à cette heure. Cette prison intime dans laquelle chacun tente de survivre et de comprendre l’autre, n’est pas sans nous rappeler l’ombre d’un Oncle Vania, qui face à l’incompréhension de l’autre, est hanté par le drame d’une solitude éternelle. Les comédiens donnent corps et sens au texte et parviennent même, de par un jeu éloquent, aux intonations variées, à masquer quelques-unes de ses faiblesses, comme la présence du médecin qui s’immisce sans intérêt dans cette prison familiale.

Miroir d’une société glaciale, dans laquelle chacun essaye de se rattacher à l’autre comme il le peut, cette pièce est représentative du cruel manque de communication et de liens, dont souffre notre monde et notre cœur. L’amour c’est pourtant parvenir à partager au-delà du conventionnel, c’est réussir à s’ouvrir et se laisser apprivoiser par l’autre. L’autre, cette figure d’étranger que nous dépeint avec talent Fausto Paravidino.

 

 

Théâtre de l'Avant-Seine 

 

La Maladie de la famille M, texte et mise en scène de Fausto Paravidino

Avec la Troupe de la Comédie-Française: Christian Blanc, Pierre Louis-Calixte, Marie-Sophie Ferdane, Benjamin Jungers, Suliane Brahim, Nâzim Boudjenah, Pierre Hancisse

 

 

 

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Published by Les planches à clous
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  • La salle a payé et on lui doit le spectacle. Tu es la comédienne de théâtre, la splendeur de l'âge du monde, son accomplissement, l'immensité de sa dernière délivrance. Tu as tout oublié sauf Savannah, Savannah Bay. Savannah Bay c'est toi."
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